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Séminaire de Sociopoétique

Publié le 11 janvier 2024 Mis à jour le 10 mai 2024
Date
Le 03 avril 2024 De 17:30 à 19:30
Le 11 mars 2024 De 17:30 à 19:30
Le 14 février 2024 De 17:30 à 19:30
Le 22 janvier 2024 De 17:30 à 19:30
Lieu(x)
MSH - 4 rue Ledru à Clermont-Ferrand
220

Responsables scientifiques : Françoise Le Borgne et Alain Montandon

Programme : « Intégrer/quitter la communauté »
 

Lundi 22 janvier 2024, 17h30-19h30 :

Mathilde Mougin (Cergy-Paris Université)
« Le retour du guerrier : grotesque et crise de la communauté dans Horcynus Orca de Stefano d’Arrigo »
« Ulysse est revenu, plein d’espace et de temps »
Ossip Mandelstam, traduit par Philippe Jaccottet

Horcynus Orca de Stefano d’Arrigo réécrit le retour d’Ulysse au sein de sa patrie. Dans ce roman italien paru en 1975, le marin ‘Ndrja Cambria rejoint son village sur le détroit de Messine après l’armistice du 08 septembre 1943. Le retour du guerrier est cependant problématique à deux égards : le soldat ne reconnaît plus sa communauté, en crise à cause de la guerre et de l’irruption de la modernité au sein du petit monde clos que constituait le village ; et lui-même, « revenu plein d’espace et de temps », peine à retrouver sa place auprès des siens. La réussite de la réintégration au sein de la communauté des pêcheurs dépend de trois facteurs : le rituel de salutation, la manière de nommer ce qui les environne, et les activités quotidiennes à mener. Ce sont autour de ces trois pôles que vont s’articuler distanciation et travail de reconnaissance. Dans cette communication, je me demanderai comment le grotesque, en tant que « manière différente de voir le monde » (Astruc, Le Renouveau du grotesque dans le roman du XXe siècle, p. 254), nous informe des changements traversés par l’individu et la communauté. L’enjeu est de déterminer comment, par l’écriture, réunir de nouveau la communauté dans ses pratiques.

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Mercredi 14 février 2024, 17h30-19h30 :

Pascale Auraix-Jonchière
« La petite ville (suite). Crime et communauté chez Barbey »

 
Dans l’œuvre fictionnelle de Jules Barbey d’Aurevilly, les bouleversements du monde post-révolutionnaire qui reconfigurent les communautés sont un facteur structurant majeur des histoires narrées. Mais les dispositifs narratifs et symboliques afférents varient en fonction des époques et des milieux.
Celui de la petite ville constitue un microcosme propre à exacerber les tensions et génère autour des interactions sociales qui cimentent ou fragilisent la communauté une dramaturgie qui culmine avec l’arrivée d’un étranger, élément exogène perturbateur.
Je me propose d’observer les mécanismes de cette inclusion qui fait office de révélateur et de déconstruction de la communauté dans la petite ville à partir de deux œuvres : la nouvelle « Le Dessous de cartes d’une partie de whist » et le court roman Une histoire sans nom.
 

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Lundi 11 mars 2024, 17h30-19h30 :

Florence Schnebelen (université polytechnique des Hauts-de-France)
« ‘Être pour soi-même…assez’ ? Traverser la communauté dans Niels Lyhne et Peer Gynt »

 
Dehors, sous la voûte brillante, parmi les hommes, on dit : « Homme,
sois toi-même ! » Ici-dedans, chez nous, dans le troupeau des trolls, on
dit : « Troll, sois pour toi-même…assez ».
Peer Gynt, acte II

Traverser la communauté, c’est la rejoindre puis choisir de la quitter. Cette communication souhaite interroger le double besoin de communauté et de solitude à travers deux exemples tirés du corpus scandinave de la fin du XIXe siècle : la pièce de théâtre Peer Gynt de Henrik Ibsen (1876) et le roman de l’artiste Niels Lyhne, de Jens Peter Jacobsen (1880). À travers deux genres différents, et selon des ressources littéraires qui leur sont propres, ces œuvres interrogent la place de l’individu et son autosuffisance dans une société bouleversée par l’industrialisation et l’essor du capitalisme. Face à la normalisation sociale et la tentative d’homogénéisation par l’argent et le travail, la communauté offre un refuge en même temps qu’elle manifeste une dislocation du corps social. Les héros Niels Lyhne et Peer Gynt veulent à la fois affirmer leur individualité et participer à un ensemble dans lequel ils espèrent se reconnaître. Ils traversent ainsi plusieurs communautés : celle des artistes, des athées et des amants chez Jacobsen, celle des paysans, des trolls, des commerçants et des internés chez Ibsen. Ces communautés sont autant de relais dans le parcours de formation des deux héros éponymes, qui offre une réflexion ambivalente sur la construction et la conservation de l’individu.
Le roman de Jacobsen et la pièce d’Ibsen adoptent des stratégies d’écriture voisines, qui étirent les contours du réalisme et accueillent le symbolisme (sous la forme du rêve chez Jacobsen ou du folklore fantastique chez Ibsen) pour traiter de la question existentielle dans une dimension collective. Les formes d’interactions sociales des deux personnages constituent deux initiations manquées, sans cesse répétées, qui deviennent le contenu même de leur identité. Dans l’accumulation (Ibsen) ou le dépouillement (Jacobsen), dans le cynisme tout-puissant ou l’ascétisme, ces deux itinéraires de formation interrogent à la fois le modèle social et les limites du subjectivisme.
 

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Mercredi 3 avril 2024, 17h30-19h30 :

Bastien Mouchet (INSPé de Grenoble)
« La lassitude comme attitude réfractaire dans les romans d’Albertine Sarrazin et Jean-Patrick Manchette »

 
Qu’il s’agisse de suivre les pérégrinations d’un voyou ou d’un détective qui s’arrange avec la loi, les personnages de romans noirs se situent constamment dans une posture de réfractaire. Nous voudrions montrer en quoi l’ennui est un objet de transgression majeur dans cette littérature puisqu’il est vécu comme une injonction sociale, insupportable, à tenir en place.
L’héroïne des trois romans d’Albertine Sarrazin, La Cavale, L’Astragale et La Traversière, est constamment sommée d’attendre. Quand elle n’attend pas de sortir de prison, cette communauté en dehors de la communauté, elle doit patienter avant que celui qu’elle aime en sorte à son tour. Si elle essaie de s’évader de sa cellule ou qu’elle retourne dans la délinquance, c’est à chaque fois pour déjouer cet état d’immobilisme et pour suivre son désir de rupture, mu par un idéal de bonheur et de liberté. Dans la même mesure, Luce, l’artiste peintre de Laissez bronzer les cadavres !, Eugène Tarpon, le détective de Morgue pleine, ou encore Georges Gerfaut, le cadre commercial du Petit bleu de la côte ouest, tombent dans la clandestinité soit par désœuvrement, soit parce qu’ils embrassent une situation dangereuse au lieu de chercher à l’éviter. C’est par lassitude que ces trois héros de Jean-Patrick Manchette se laissent happer par la nuit.
En opposant de la sorte Sarrazin et Manchette, nous opposons l’œuvre d’une autrice mineure, longtemps ignorée, à celle d’un auteur qui est devenu un classique du genre noir. En suivant ainsi les fugues d’un homme libre ou d’une prisonnière, nous pourrons expliquer en quoi le roman noir est, selon nous, un art du déplacement social.

Corpus :
  • MANCHETTE, Jean-Patrick, Laissez bronzer les cadavres, [1971], dans Romans noirs, Paris, Gallimard, « Quarto », 2005, p. 9-117.
  • MANCHETTE, Jean-Patrick, Morgue pleine, [1973], Ibid., p. 451-578.
  • MANCHETTE, Jean-Patrick, Le Petit bleu de la côte ouest, [1976], Ibid., p. 701-794.
  • SARRAZIN, Albertine, La Cavale, Paris, Pauvert, 1969.
  • SARRAZIN, Albertine, L’Astragale, [1965], Paris, Pauvert, 2013.
  • SARRAZIN, Albertine, La Traversière, Paris, Pauvert, 1970.

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Séance annulée

Lundi 13 mai 2024, 17h30-19h30 :

Camille Thermes (Université Grenoble-Alpes)
« Désenclaver l’utopie. Pratiques communautaires et narratives dans Paradise de Toni Morrison »
How exquisitely human was the wish for permanent
happiness, and how thin the human imagination
became trying to achieve it… How can they hold it
together, he wondered, this hard-won heaven defined
only by the absence of the unsaved, the unworthy and the strange?
Toni Morrison, Paradise

Peu après la sortie de Paradise, Toni Morrison déclare lors d’une interview dans le Book Club d’Oprah Winfrey que son roman est une tentative pour « repenser » l’idée de Paradis, car « tous les paradis de la littérature et de l’histoire, […] dans nos esprits et dans tous les livres saints sont des endroits […] féconds, généreux, sûrs, magnifiques, et définis par ceux qui ne peuvent y entrer [1]». Elle souligne ainsi un trait souvent mis en avant à propos de l’utopie ; l’idée que cette dernière porte en elle un principe d’exclusion contradictoire. Dans Paradis, Toni Morrison met en scène deux modèles de communauté que tout oppose, ou presque. D’un côté, la ville de Ruby s’est fondée à l’écart de la société étasunienne raciste de la Reconstruction. Ses habitants vivent repliés sur eux-mêmes, cultivant la fierté de leur sang noir « pur » et de leur morale rigoriste grâce à des traditions et des récits de fondation légitimants. De l’autre, le « Couvent » voisin de la ville devient le lieu de refuge de cinq femmes que rien ne lie sinon leur genre, et un passé violent souvent engendré par une société patriarcale qui les a marginalisées. Ces deux communautés proposent des modes de socialisation totalement différents, comme nous le montrerons. La première se rapproche d’une communauté organique sur le modèle de Ferdinand Tönnies, et la seconde pourrait être pensée selon la « communauté désœuvrée » de Jean-Luc Nancy. Pourtant, elles s’avèrent toutes deux inopérantes pour une seule et même raison ; elles constituent des enclaves, qui isolent leurs membres du reste de la société. En testant deux utopies communautaires grâce à ces modèles antagonistes, Toni Morrison repense l’utopie – en tant qu’idéal communautaire et en tant que genre littéraire – pour donner à « l’imagination humaine [2]» la possibilité d’envisager une organisation collective désirable qui s’émancipe de l’exclusion et de l’isolement.

Bibliographie indicative
  • Durkheim, Émile, De la division du travail social (1893), Paris, Presses universitaires de France, 2007.
  • Elias, Norbert, L’Utopie, textes traduits de l’allemand par Hélène Leclerc, Delphine Moraldo et Marianne Woolven, Paris, La Découverte, « SH/Laboratoire des sciences sociales », 2014.
  • Morrison, Toni, Paradise, New York, Alfred A. Knopf, 1997
  • Nancy, Jean-Luc, La Communauté désœuvrée, Paris, Christian Bourgois, 2004
  • Tabone, Mark A., « Rethinking “Paradise”: Toni Morrison and Utopia at the Millennium », in African American Review, Summer 2016, Vol. 49, N° 2, p. 129-144.
  • Tönnies, Ferdinand, Communauté et Société (1887), traduit de l’allemand par Niall Bond et Sylvie Mesure, Paris, Presses Universitaires de France, 2010.